LE FILM DU MOIS DE JANVIER

“NERUDA”
Film chilien de Pablo Larraín (2017 - 1h48min - VOSTFR) avec Luis Gnecco, Gael García Bernal, Mercedes Morán...

À la fin des années quarante, le poète communiste chilien Pablo Neruda est déclaré traître au régime populiste en place. Il doit fuir, se cacher. L’épisode historique – du moins le début de la cavale, entre 1947 et 1949 – inspire au réalisateur Pablo Larrain un grand poème visuel, tissé de scènes courtes, insolites, caustiques et rêveuses. Le poète se déguise et déclame des vers dans une soirée mondaine. Le poète se moque d’un adversaire politique dans une pissotière… C’est Luis Gnecco, comédien impérial et malicieux, qui habite ce rôle pourtant écrasant avec une légèreté, une rondeur et un charisme étonnants. Dans cet antibiopic éblouissant le cinéaste détricote tout, et d’abord la figure du grand homme. Il s’agit moins de montrer les faits que l’effet : l’imaginaire de Neruda, son impact sur tout un peuple, des enfants perdus aux femmes pâmées, sa puissance créative, s’échappent et débordent dans le film, truquent le réel, dévient les trajectoires et la narration.
À la poursuite de l’artiste, mystère immense, à la fois grandiose et facétieux, le film lance un drôle de flic. Raide comme la mort, d’une sinistre drôlerie, Gael Garcia Bernal le rend à la fois pathétique et inquiétant, un personnage en lignes claires, presque un méchant de bande dessinée. Partout le flic, ce poignant Dupont sud-américain, arrive trop tard, échoue dans sa tentative d’enfermer, de définir, de simplifier. Partout Neruda laisse son sillage de magie et de fascination, et aussi un livre, quelques miettes de mots pour narguer son poursuivant…
Si Larrain s’amuse par moments à déguiser son film en polar à l’ancienne, son goût pour les tranches d’humanité découpée au scalpel est resté bien intacte. Tout en nous dressant le tableau fantasque et libre d’une époque où les poètes étaient plus grands que la vie, où ils promettaient, avec une confiance effrontée, des lendemains fraternels, Larrain a gardé, ici, toute son ironie, tant plane aussi sur Neruda l’ombre de la dictature.
La traque de Neruda ressemble à la répétition générale du drame politique à venir. Quelque part, un certain Pinochet, qu’on aperçoit à la tête d’un camp de prisonniers, attend son heure. Celle de tuer la poésie. Pour Pablo Larrain : « Neruda est un film non-réaliste qui assume son regard post-moderne sur une lutte moderniste », tout est dit !

LA BANDE ANNONCE DU FILM


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