LE FILM DU MOIS DE FÉVRIER

“LA CRAVATE”
Film français de Mathias Théry, Etienne Chaillou (2019 - 1h37).

Bastien est français, il a vingt ans et milite depuis cinq ans dans le principal parti d’extrême-droite. Quand débute la campagne présidentielle, il est invité par son supérieur à s’engager davantage. Initié à l’art d’endosser le costume des politiciens, il se prend à rêver d’une carrière, mais de vieux démons resurgissent…
Attention, il ne s’agit pas d’un documentaire politique ordinaire. Voilà un grand film de cinéma ! Un grand film totalement fascinant qui s’introduit, grâce à une sorte de mise en roman du long-métrage lui-même, dans la tête d’un jeune militant du Rassemblement National, aussi attachant et sincère, que son idéologie est détestable. Comme pour rappeler la distance critique que mettait en scène Gustave Flaubert à l’égard de son personnage éponyme Emma Bovary, Mathias Théry et Etienne Chaillou ("La Sociologue et l’Ourson" - 2016) ont décidé d’écrire l’histoire de Bastien, au moment du tournage du film, en lui soumettant la lecture avant de faire de ce texte la voix off narratrice du documentaire. Ce procédé permet de mettre sur un pied d’égalité le regard posé sur Bastien par les réalisateurs et Bastien lui-même. L’objectif : désinstrumentaliser la pensée et comprendre l’autre dans le respect de sa différence, même si les deux camps sont irréconciliables dans l’opposition de leurs idées. Ce voyage à l’intérieur d’un parti politique d’extrême droite à travers le regard d’un jeune sympathisant permet de saisir subtilement l’embrigadement dans des pensées extrêmes en conservant toujours la juste distance critique.
Au début du film, le jeune homme s’installe dans un fauteuil, scruté par la caméra qui va à sa rencontre, et entame la lecture du livre, de son livre, du livre qu’ils ont écrit pour et sur lui. Bref, c’est donc Bastien qui nous conte son histoire et la découvre en même temps que nous. L’intelligence du propos est alors évidente : jamais aucune mention sur l’idéologie politique, jamais aucun débat d’idées, juste ce garçon picard, touchant, qui se retrouve assistant du directeur de la fédération locale où il vit. Les auteurs vont jusqu’à choisir de taire les propos qui s’échangent autour de lui, les conversations téléphoniques. La seule chose qui les intéresse est ce jeune homme, armé d’une cravate, qui se jette avec passion dans la campagne présidentielle de Marine Le Pen.
Dans la continuité d’Hannah Arendt, les réalisateurs ont su avec intelligence et une grande créativité dans leurs choix de mise en scène non pas se perdre dans la confrontation du mal mais plutôt dans sa banalité, ce qui rend l’extrême droite d’autant plus dangereuse et insidieuse. Il en ressort un film brillant qui ose penser le politique comme rarement les grands médias ne se le permettent. Vive le Cinéma !

LA BANDE ANNONCE DU FILM


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